Il faut choisir un autre nom pour le projet navette spatiale

Le 29 décembre 1971, Peter Magnus Flanigan (1923-2013) un conseiller très influent du Président Richard Nixon (1913-1994), demande à la NASA de suggérer un nouveau nom pour le programme navette spatiale.

James Fletcher (1919-1991), l’administrateur de l’agence spatiale, lui répond le lendemain, en proposant les noms suivants, extraits d’une liste plus longue, compilée par les services des relations publiques de la NASA, par les personnes qui travaillent sur le programme, par George Low* (1926-1984) administrateur adjoint de la NASA, et par lui-même.

Cette liste contient notamment les propositions suivantes :

  • Mayflower
  • Starship
  • Spaceliner
  • Star Frigate
  • Caravel
  • Star Packet
  • Star Freighter
  • Rocket Clipper
  • Star Ferry
  • Space Tram
  • Star Schooner
  • Space Shooner

Qui sont rejetées d’emblée… Ainsi que :

  • Skyclipper
  • Skyship
  • Hermes
  • Pegasus
  • Space Clipper
  • Astroplane
  • Starlighter
  • Skylark
  • Dragonfly

Dans un memorandum en date du 4 janvier 1972, adressé au président Nixon, Peter Flanigan suggère que l’appellation navette spatiale (space shuttle) n’est pas assez distinguée pour un tel programme. Le mot navette a une connotation quelque peu péjorative, un système de transport de seconde zone, qui ne correspond pas du tout à l’envergure du projet, et n’évoque rien de particulièrement exaltant. Partant du principe que le président souhaite changer le nom, il lui soumet les trois propositions les plus souvent retenues :

  1. Space Clipper – Qui a la préférence de la NASA, de George Pratt Shultz (né en 1920) directeur du Bureau de la gestion et du budget, William Safire (1929-2009) assistant spécial du président, Richard Moore (1914-1995) conseiller spécial du président, Dr Edward David (1925-2017) conseiller scientifique du président, et lui-même. Ce nom désignerait l’ensemble du projet. Les différents engins auraient chacun leur nom, ainsi, le premier serait baptisé Yankee Clipper.
  2. Pegasus – Préféré par les « classiques », tel James Fletcher.
  3. Starlighter – Le favori de Richard « Dick » Moore.

William Safire, quant à lui, avait suggéré, Space Clipper, The Yankee Clipper, Rocket Ship #1, et Space Ship #1… Sa préférence allait vers The Yankee Clipper en raison de sa connotation historique et patriotique. (A noter : Yankee Clipper fut le nom choisi par l’équipage d’Apollo 12 pour le module de commande.)

En revanche, Safire n’aime pas le nom Pegase… Son argument est le suivant : Pegase pourrait dériver en Peg (diminutif de Peggy), et bientôt on l’associerait à cette vieille chanson datant de 1913 : « Peg o’ My Heart » .

Pressé de choisir un nom, Nixon demande un délai de réflexion, du coup, dans son important discours du lendemain, toutes les mentions relatives à Space Clipper (l’appellation finalement plébiscitée par les conseillers) furent effacées. C’est avec cette déclaration du 5 janvier 1972 que Richard Nixon approuve officiellement le programme navette spatiale. Il faudra attendre le mois d’avril pour qu’il soit voté par le Congrès, alors même que John Young et Charles Duke sont sur la Lune… John Young qui effectuera le premier vol orbital du programme navette spatiale…

Le nom ne sera en définitive jamais modifié.

Anecdote dans l’anecdote : Son fils George David Low (1956-2008) deviendra astronaute (groupe 10 en 1984) quelques semaines avant la mort de son père, il effectuera trois vols spatiaux entre 1990 et 1993, STS-32, STS-43, et  STS-57…

Le budget de la navette spatiale se réduit comme peau de chagrin

Le 25 janvier 1971, le magazine Newsweek commente le « rapetissement » de la navette spatiale : 

« Le programme spatial américain a de nouveau été touché par une salve de réductions budgétaires. La navette spatiale, qui doit desservir la future station spatiale, n’obtiendra que le tiers du financement que ses concepteurs réclament.

La demande originelle de 300 millions (NdT : 1,9 milliards en dollars constants) a été réduite par la NASA à 225 millions. (NdT : 1,4 milliards en dollars constants). Les responsables du budget de la Maison-Blanche (Office of Management and Budget -OMB) l’ont réduit à 105 millions (NdT : 660 millions en dollars constants). »

Hélas, les considérations liées à la sécurité des équipages n’ont jamais vraiment fait partie des discussions…

Après le catastrophe de Challenger en 1986, la NASA a dépensé quelque 3 milliards de dollars (soit 6 milliards en dollars constants), ce qui comprend le remplacement de la navette détruite (1,7 milliards de dollars 1987), et les modifications apportées aux navettes, entrainant une réduction significative de la charge utile (5 tonnes en moyenne) …

Il faut ajouter les 2 milliards dépensés par l’US Air Force pour acquérir 10 lanceurs… et les deux milliards que coûtait Challenger… La base de Vandenberg avait été modifiée, pour permettre d’envoyer des navettes en orbite polaire, pour un coût de 5,5 milliards de dollars.

17 ans plus tard en février 2003 c’est Columbia qui se désintègre au-dessus du Texas…

Rien que la récupération des débris et l’enquête, ont coûté la bagatelle de 400 millions de dollars. La perte de Columbia s’élève à 2 milliards de dollars…  Il faut ajouter 2 milliards de dollars pour les tests et les diverses modifications effectuées, les retards dans l’assemblage de l’ISS etc.

Au final, des économies de bouts de chandelle, à l’échelle d’un pays comme les Etats-Unis, qui ont eu des conséquences autrement plus coûteuses !

Et on ne parle pas ici des vies sacrifiées, des familles anéanties…

11e décollage de la navette spatiale, c’est déjà de la routine

Lorsque le 6 avril 1984, la navette spatiale Challenger décolle pour sa cinquième mission (STS-41C) du complexe de lancement 39A, la chaine de télévision CBS crée un précédent, et déroge à une règle vieille de 23 ans, en ne retransmettant pas en direct le lancement d’une mission habitée. Contrairement à la radio CBS.

Il ne s’agissait pourtant que de la onzième mission d’une navette spatiale.

Le lundi suivant, John Carmody, spécialiste de la télévision au Washington Post écrivait :

« Lorsque vendredi matin CBS News n’a pas jugé opportun de retransmettre le lancement de la navette spatiale en direct, alors que depuis le début du programme spatial habité elle n’avait loupé aucune mission, elle a assurément déçu certains téléspectateurs. »

Bob Chandler le vice-président de CBS News expliquera que la question des retransmissions en direct des décollages de la navette avait déjà été évoquée un an auparavant. La problématique étant la suivante : à quel moment les missions de la navette spatiale deviendront-elles si routinières que leurs retransmissions en direct ne seront plus pertinentes ?  Il semble que le moment soit venu… Ceci dit, ajouta-t-il, nous avons les moyens techniques d’intervenir à tout moment, et de prendre l’antenne en direct en cas de problème !

En 1985 par exemple, un seul lancement sur neuf sera retransmis en direct par CBS, il s’agit de la mission de Discovery (STS-51D) emportant dans l’espace le sénateur de l’Utah, Edwin Jacob « Jake » Garn, qui a décollé le 12 avril, jour du 24e anniversaire du premier vol habité de l’Histoire, et quatrième anniversaire du premier vol de la navette spatiale.

La retransmission a duré trois minutes. Aucun atterrissage ne sera retransmis en direct…

Comme l’affirmait le grand penseur arabe Mahmud ibn Umar al Zamakhschari (1075-1144): « Si l’erreur a une mère, cette mère est la routine. »

Le 28 janvier 1986 on prendra conscience qu’une mission spatiale, ce n’est jamais de la routine !